Rétrospective

Roger PAYEN

Peintre, Décorateur, Architecte,

De L’école Boulle (1927) au Plateau Ardéchois (2012) : exposition à la Mairie du XIIème arrondissement de Paris - Du 1er au 8 décembre 2012

En 1927, Roger Payen a 14 ans et entre comme apprenti chez Soubrier, grande maison de décoration, création et fabrication de meubles du Faubourg Saint-Antoine. Il suit alors pendant 4 ans les cours du soir de l’École Boulle. Il se souvient encore de son professeur de dessin : M. Martin.

Son œuvre s’étend de 1926 aux années 1995. Des troubles de la vision l’obligent alors à cesser son activité.
L’œuvre est foisonnante, Payen a traversé le siècle et a côtoyé tous les grands courants de la peinture, du paysagisme «début de siècle» au cubisme, voire au tachisme et à l’abstraction. Mais il y a une singularité, un refus d’entrer dans un courant ou un genre qui caractérisent à la fois la personnalité et l’œuvre elle-même. Payen n’est pas un homme sous influence ; s’il est influencé, c’est par la nature, les visages, les «gueules», les paysages et les villages.
Un peintre libre donc, libre de son expression et jamais enrôlé. Liberté aussi par ses retours à des thèmes et des formes, reprenant semble-t-i1 là où il s’était arrêté, sur un trait, sur un portrait, à dix ou vingt ans de distance. Par fidélité peut-être. 
C’est l’Ardèche qui sera sans doute le révélateur le plus puissant du caractère de Roger Payen, avec, dans ces paysages tourmentés et arides, son caractère graphique, les lignes pures, parfois géométriques des roches et des vallons. Alors, vers la fin des années soixante et avant de revenir à une peinture plus figurative mais tout aussi impressionnante de sincérité, le peintre expérimente une représentation profondément sensible et intime de la roche et des amas, des structures démembrées du paysage ardéchois. 
 
Christophe Hespel, proviseur de l’École Boulle
 

Le regard de Dominique Dussidour
écrivain et amie du peintre

Le jeune homme qui nous regarde et que nous regardons a un air malicieux, enjoué. Il est installé devant la planche inclinée d’une table à dessin, en blouse blanche, cheveux bien peignés avec raie au milieu, nœud de cravate sous le col de la chemise. La pose a suspendu sa main droite et le crayon qu’elle tenait au-dessus d’une feuille de papier. À portée, des outils : règle graduée, équerre, petit couteau ; à l’avant-plan sur la table, un verre d’eau et ce qui pourrait être une palette. C’est un portrait en situation, une scène de travail. À l’arrière-plan, une fenêtre à petits carreaux, deux étagères de classeurs, le profil d’un autre dessinateur – tout cela très doux dans les ocres et les blancs ombrés.
 
Le tableau s’intitule J’ai un ami. Il a été peint en 1927 par Roger Payen qui était alors un aussi jeune homme que son ami et collègue de la Maison Soubrier, faubourg Saint-Antoine, Paris 12e. C’est là qu’il commence son apprentissage de décorateur et créateur de meubles de style à l’âge de quatorze ans. Dans le même temps, il suit les cours du soir de l’École Boulle, dessin industriel et architecture intérieure. L’amitié est un bon maître. Chez Soubrier, il bénéficie du savoir-faire professionnel et de la bienveillance de Lucien Monnehay et Paul Grimault. Ceux-ci l’emmènent dans l’atelier du sculpteur Naoum Aronson chez qui il rencontre Henri Barbusse, Frans Masereel, Lounatcharski, Romain Rolland. Ces années-là aussi, il suit les cours de psychologie enfantine d’Henri Wallon et Hélène Alphandéry, de marxisme de Georges Dreyfus, d’architecture de Le Corbusier. Il travaillera chez Soubrier jusqu’en 1934
Nous l’avions peut-être croisé dans une rue, sur une passerelle de chemin de fer, le quai d’une station de métro, nous ne le croiserons plus. Comme des centaines d’autres il a été renversé par l’Histoire coloniale un jour d’octobre 1961, en plein Paris. Ses yeux sont à jamais fermés, sa bouche restera ouverte sur un dernier cri de douleur, le geste de sa main contre la poitrine ne l’aura pas protégé des coups. C’est une huile peinte dans les gris et les blancs à l’exception de la surface rouge sous le crâne, une toile tout en contrastes, sans arrière-plan.
 
En 1961, il y a maintenant trente ans que Roger Payen a adhéré au parti communiste. Avec Suzanne Deguéret sa compagne, son épouse, la mère de leur fils René-Paul, il a partagé des années de militantisme, de lutte contre le fascisme, de clandestinité puis d’emprisonnement pendant la Seconde Guerre mondiale.
La même année 1961, il peint des paysages : Falaise bleue, La rivière et la falaise, Falaise rose et ciel bleu. Pour l’inconnu dont l’œil du peintre avait relevé la présence et dont un tableau a sauvegardé la trace, la dernière falaise aura été un trottoir parisien.
 
En Ardèche, où Roger Payen s’est installé, que s’est-il passé le 15 janvier 199 ? 
Ce jour là il avait neigé. L’huile sur toile, de soixante-cinq centimètres sur quatre-vingt-douze, est très colorée, dans les ocres et les bleus. Elle s’intitule La neige du 15 janvier 1995. Plusieurs plans se succèdent : au loin une ligne de montagnes bleues ; devant, un village dont les murs blancs font écho pictural à la neige ; devant encore, sur la gauche, une colline de broussailles ocre où ce sont des rochers qui font écho ; à portée de chevalet un champ couvert de neige,  à portée de pinceau des buissons neigeux autour d’une maison en pierre au toit blanc.  Les paysages sont nombreux dans le travail de Roger Payen, ils sont situés. Ils sont peints à certaines saisons, depuis telle ou telle fenêtre, sur telle ou telle colline. Ainsi, le 25 mai 1985, Roger Payen a vu un acacia en fleur et il a peint Par la fenêtre de la cuisine, l’acacia en fleur, 25 mai 1985, le soir. En février 1986, il regardait la neige tomber sur Audon-Balazuc et il a peint Le huchier sous la neige. Sa main sait enregistrer les transparences et les épaisseurs de la matière, les variations de l’atmosphère, les déclinaisons de la lumière, les blancheurs de la neige, de l’acacia.
 
Roger Payen a travaillé à l’huile et à la gouache, à la craie, à la mine de plomb, au fusain et à la plume sur de la toile, du carton, du papier, de l’isorel, du bois et du calque, il a collé, gravé, sculpté, il a aussi conçu, dessiné, fait réaliser un berceau où trois générations de nouveau-nés se sont éveillés le matin, des chaises où des amis se sont réunis autour d’une table-plateau sur laquelle étaient posés des verres, une bouteille, une coupe de fruits, un bouquet de fleurs. Devant les meubles et les objets, comme devant les portraits, les paysages, les natures mortes, le regard ne se tient pas immobile, il va et vient dans ce qu’il voit, il vit avec.
Ce que nous transmet et nous donne à percevoir cette rétrospective d’une vie et d’une œuvre, c’est que Roger Payen a pratiqué son art où qu’il était, à Evry-Petit-Bourg comme à Draveil ou sur les bords de la Marne, en Loir-et-Cher comme en Ardèche, en temps de paix comme en période de guerre, en toute situation. En regardant ces tableaux, chacun se représente que des amis ont traversé sa jeunesse, que lui aussi a un voisin, une voisine que lui rappelleront le père et la mère Godineau ou la mère Fargier, le peintre Néhoc ou l’ébéniste Edgard Larssonnier, chacun comprend qu’il aura à cœur, à la tombée du jour, d’observer ce qu’il y a au bout de sa rue, de son jardin.
Ce qu’on aimerait dire ici pour conclure, c’est que chacun de nous a le monde sous les yeux et à portée de main, qu’il s’en suffit d’un acte, dessiner, peindre, sculpter, imaginer et construire, pour qu’il devienne commun. C’est une des leçons de la peinture de Roger Payen.
 
Dominique Dussidour.
 

Affiche de L'expostion