Benoît SANTIARD & Guillaume GRALL, Graphistes

Les signes au service du sens, scénographie de l’espace et signification urbaine

Mardi 31 03 2015, 15-17h, Auditorium Boulle

Lors de cette conférence, Benoît SANTIARD & Guillaume GRALL – graphistes fondateurs de Building Paris – traitent des pluriels champs d’intervention relevant du design graphique et abordent la question des échelles de présence du signe dans l’espace public. Autant de situations construites où la sémiologie contemporaine et ses mises en actions se placent au service d’une scénographie urbaine renouvelée.

Cette conférence intervient dans le contexte de la Formation Complémentaire en Métiers d’Art & Design, destinés aux titulaires des DMA de l’ESAA Boulle issus de la promotion 2014. Dans le cadre du Module d’enseignement théorique consacré aux Sciences Humaines et Enjeux Culturels, domaine auquel se rattache tout enseignement en histoire des arts, il s’agit d’aborder les stratégies culturelles des arts industriels autant que les pratiques sémiologiques dont témoigne toute œuvre de conception dans le champ des arts de l’habitat et du design. Au-delà d’une stricte approche fonctionnaliste assujettie à la lecture patrimoniale comme à l’éclairage du temps présent et à sa quête généalogique des filiations légitimes ou abâtardies, l’enjeu d’une histoire culturelle réside en sa capacité d’appréhension et d’analyse des réalités construites, au moyen d’indices repérables dans notre environnement.

La question des échelles d’intervention du signe dans l’espace public indique autant de situations concrètes où la sémiologie contemporaine et ses mises en actions se placent au service d’une scénographie urbaine renouvelée. Scénographie urbaine, c'est-à-dire et plus littéralement, au sens d’une mise en scène donc d’une mise en espace et en tension des signes graphiques à l’échelle de la ville et de ses territoires d’investigation.

L’invention de la sémiologie en tant qu’analyse des signes, des symboles et de leur usage demeure attribuée à Charles Sanders Peirce, ayant vu et perçu le premier le caractère universel d’un réseau étendu de signes s’appliquant à l’environnement. Peirce adopte une méthode de classification divisant l’ensemble des signes en trois catégories – icône, symbole et indice - basées sur la relation d’un signe à son référent (sens & signification) selon trois modalités : ressemblance (icône) convention (symbole) connexion existentielle (indice, index) [1].

À sa suite Charles W. Morris développe Les fondements de la théorie des signes, puis Signes, Langage et Comportement qui définissent les trois éléments de la sémiologie [2] :

Syntaxe – la relation entre signes et modalités formelles, ou structure et motifs selon lesquels s’exprimer (expression) ;

Sémantique – la relation entre signe et sens (signification) ;

Pragmatique – la relation entre les signes et les usagers (service) 

 

Le signe peut être vu comme une idée globalement exprimée, ainsi un signe convoie et convoque un élément de message étant perceptible par les sens, ce qui distingue alors trois domaines d’appartenance du signe – visuel, auditif, tactile.  Ici, en sémiologie vis-à-vis des arts appliqués à l’habitat urbain et à l’espace public, l’étude des signes s’attache principalement à sa dimension visuelle.

Comment appréhender actuellement l’interaction entre signe(s) et structure(s) dans l’espace bidimensionnel comme tridimensionnel ?

Quelles notions et quels discours contradictoires émergent de l’interrelation entre syntaxe, sémantique et pragmatique au sein de notre environnement?

Comment l’espace contemporain renouvelle-t-il ses relations au signe, c'est-à-dire aussi à l’empire des signes dans leur prolifération tendancielle, voire également à leur emprise, parfois plus vampirique qu’empirique ?

Autant de questions que l’approche des projets et réalisations graphiques de Building Paris, permet de considérer avec pertinence.

 

Selon Thierry Chancogne qui leur a consacré une notice dans Tombolo, sa revue en ligne « Building Paris, c’est le nom qu’ont choisi Benoît Santiard et Guillaume Grall pour partager leur intérêt pour les espaces construits entre deux et trois dimensions. Une plateforme sensible à l’architecture, à la façon de la qualifier, de la médiatiser mais aussi de l’habiter, avec un sens de l’énergie et de la légèreté du vivre ensemble » [3].

Partager, d’abord et avant tout… Fondée en 2012, l’agence Building Paris interroge, dès ses premiers projets – et notamment à la suite de Grands & Ensembles, l’exposition conçue par Yves Lion dans le pavillon français de la Biennale d’Architecture de Venise - la construction de l’identité visuelle, à la fois dans sa capacité à révéler la multiplicité comme la diversité des pratiques, et les lieux comme autant de structures de diffusion. Construction d’une identité visuelle qu’il s’agit de partager, ce qui s’entend dès lors également comme capacité de rassembler et de fédérer en regard de la reconnaissance de la multiplicité et de la diversité.

En leur confiant l’identité visuelle de Graphisme en France en 2014, le Centre National des Arts Plastiques (CNAP) ne s’y est pas trompé, tout en reconnaissant à leur démarche de conception sa pertinence à symboliser le territoire du graphisme en France, et à utiliser l’expression de quinze typographies inédites ou peu diffusées, mais toutes conçues par de jeunes dessinateurs de caractères.

Impliquer d’autres acteurs ne consiste pas seulement à ouvrir l’identité de la manifestation à d’autres voix raréfiées, à témoigner de sensibilités moins médiatisées ou à la doter d’une boîte à outils plus vaste, donc omni-opérationnelle. Il s’agit bien concrètement de partager, c’est-à-dire d’offrir à d’autres acteurs de prendre part, donc à la fois d’agir et de participer mais aussi exprimer la dimension polyphonique d’une pratique graphique qui accepte la divergence comme la dissonance, et ne réduit pas l’identité à l’unité discursive d’une voix unique, garante d’uniformité. Ce parti-pris désigne bien la construction d’une plate-forme évolutive, destinée à garantir sa modulation vis-à-vis de l’élaboration des supports de communication, qui les maintiendront lisibles, audibles et donc compréhensibles, indépendamment de la pluralité des situations d’édition et de diffusion qu’ils affronteront – calendrier, site internet, signalétique, documents de communication institutionnels, etc.

GF, l’acronyme de Graphisme en France, y devient ainsi un signe graphique qui adopte l’apparence des anciennes plaques minéralogiques des automobiles pour suggérer l’existence de cette territorialité géographique de la profession. C’est-à-dire aussi celle de l’ensemble d’une scène graphique mobile et mouvante, aujourd’hui territoire d’expression d’une multitude de concepteurs et terrain d’investigation des idées innovantes, indépendamment de leur format d’intervention.Parce que les questions liées au langage graphique, à l’adéquation du signe au sens en direction de l’usager dans sa réalité effective – c’est-à-dire l’ensemble de ses dimensions syntaxique, sémantique et pragmatique - traversent les projets d’étudiants à l’École Boulle, indépendamment de leur appartenance à un atelier ou à une filière, cette conférence dans l’Auditorium est ouverte à tous.

En aval, et spécifiquement pour les étudiants de la Formation Complémentaire en Métiers d’Arts Design (MADe) et dans le module de Sciences Humaines et Enjeux Culturels, Pascale Martin, dispense un cours le Vendredi 17 04 2015 de 8-10h qui traite De la Sémiologie à la sémantique de l’exposition.

 

Pascale Martin

 


[1] PEIRCE, C. S., Peirce on Signs: Writings on Semiotic, James Hoopes, ed., paper, 294 pp., University of North Carolina Press, Chapel Hill, NC, 1991. PEIRCE, Ch. S., Écrits sur le signe, Paris, Seuil, 1978. Textes rassemblés, traduits et commentés par G. Deledalle. PEIRCE, Ch. S. Collected Papers, vol. 1-6, Cambridge, Harvard University Press, 1931-1935 pour vol.1  jusqu’à Collected Papers, vol. 7-8, Cambridge, Harvard University Press, 1958.

[2] MORRIS C. W., Foundations of the Theory of Signs (1938). Traduction en français partielle : « Fondements de la théorie des signes », Langages, vol. 35, p. 15-21, Paris, Larousse, 1974. MORRIS C. W., Symbolism and Reality: A study in the nature of mind, Amsterdam, John Benjamins Publishing Company, 1993.

[3] Thierry Chancogne, 15 juin 2013, www.t-o-m-b-o-l-o.eu/flux/building-playground