Appel à candidatures Prix Liliane Bettencourt

Pour l'Intelligence de la Main Ludovic Avenel / Prix Liliane Bettencourt

Date limite dépôt candidatures 07 avril 2014

« L’école Boulle et la Fondation Bettencourt Schueller ont toujours eu la volonté de s’associer pour promouvoir les métiers d’art. Cette rencontre est comme une évidence, portée par des hommes et des femmes passionnés, déterminés, comme Ludovic Avenel et Patrick Vastel pour Boulle, Hedwige Sautereau pour la Fondation. Grâce au prix Liliane Bettencourt, pour l’intelligence de la main, qui récompense les talents d’exception, mais aussi grâce à l’action de soutien, aux initiatives de l’école Boulle d’échanges avec des artisans d’art, étudiants au Japon, la Fondation a montré son dynamisme, sa compréhension des phénomènes de rapprochements nécessaires entre écoles du monde entier et, en définitive, son humanisme et sa générosité. Nous poursuivrons cette entente avec la même ferveur au service de l’excellence et du partage. » Christophe HESPEL Proviseur de l’ESAA Boulle.

    La Fondation Bettencourt Schueller reconnue d’utilité publique, a été créée en 1987, par Liliane, André Bettencourt et leur fille Françoise Bettencourt Meyers.
    Elle co-construit, accompagne dans la durée, finance des projets originaux et innovants portés par des hommes et des femmes d’exception, scientifiques, artisans d’art ou acteurs sociaux. Intelligents dans leur approche et inventant de nouveaux modèles coopératifs, ces projets ont tous l’ambition de faire bouger les frontières de la science, de la solidarité et de la création artistique, dans une démarche d’excellence et de professionnalisation de la philanthropie.

    Un de nos anciens étudiants, Ludovic Avenel, s’est un jour décidé à se présenter au concours « Pour l’Intelligence de la main » sans trop y croire…c’est vrai qu’un certain potentiel perçait…et il est devenu le lauréat pour le prix « Talent d’exception » 2007.

    Rencontre :

    Patrick Vastel : Peux-tu nous décrire ton parcours dans l’ébénisterie ?
    Ludovic Avenel : J’ai   depuis très longtemps eu envie de créer et fabriquer des objets en bois sans trop savoir au départ ce qu’était véritablement l’ébénisterie.  En 1998 je quitte la ferme de mes parents pour Brionne dans l’Eure et prépare un CAP d’ébéniste. J’y rencontre un professeur d’importance, Monsieur Olivier Geher qui sait me transmettre sa passion.

    PA : Cela ne suffit pas !
    LA : Non bien sûr, et pour continuer dans ce métier, il me faut suivre un parcours indispensable afin d’acquérir ces bases sans lesquelles je n’arriverai pas à ce que je désire plus que tout. Je dois trouver mon chemin. Les Compagnons du devoir m’accueillent durant six mois mais ce n’est pas cette formation que j’attends. Je termine mon année en restauration de mobilier à Saint Quentin dans l’Aine, mais là encore ce n’est pas de cela dont je rêve, j’en suis convaincu. Je désire apprendre l’ébénisterie à un bon niveau et pouvoir un jour vivre de ce métier.
    Boulle est encore hors de portée. Une rencontre fortuite lors de mon stage en entreprise effectué à la SEROD durant la préparation de mon Bac Pro que je prépare à Brionne, du moins je le pense, finit de déclencher mon désir de vouloir rentrer à Boulle.

    PA : La SEROD dis-tu ? Tu sais que c’est là que j’ai appris mon métier de restaurateur de mobilier durant trois ans auprès d’Henri Desgrippes* ?
    LA: Oui et ce qui est marrant voilà en quelques mots cette anecdote. Lors de ce stage, travaillant avec Joël Langlais* et Christian Divaret*, Henri Desgrippes qui venait encore de temps en temps à l’atelier, s’approche de moi et me demande comment cela se passe ? Je lui réponds que je suis très heureux et très satisfait de ce que je réalise dans son ancien atelier. Et à cet instant d’ajouter en me regardant droit dans les yeux de son regard profond, clair, bleu intense et scintillant, « Vous savez Ludovic il y a une seule chose importante entre toutes dans nos métiers, vous devez savoir observer, savoir regarder !!! ». Ces quelques mots, je les garde présents tous les jours dans ma façon de travailler.

    PV : Qu’as-tu trouvé de spécifique à Boulle et que finalement tu recherchais peut être sans le discerner ?
    LA: Pour moi Boulle, après l’avoir pensée inaccessible, c’est la révélation. L’exigence à l’atelier tant en quantité qu’en qualité, la transversalité entre les différents apprentissages, la complexité de mener à bien des projets concrets, les rencontres avec les étudiants et les professeurs, me confirment la bonne voie tant recherchée. En plus de cette fabuleuse année dans les murs, un voyage d’étude à Barcelone avec Edith (Bricogne)*, Francyne (Chadeville)* et toi, m’a fait découvrir une dimension nouvelle quant à la façon de découvrir et d’enrichir mon propre intérêt à travers l’apprentissage de l’observation et de sa transcription sur les fameux carnets de voyages où nous nous essayions aux croquis.

    PV : Et l’année du diplôme avec Jean Claude (Neyton)* Bruno (Gaudineau)* Pierre (Boirat)*?
    LA: Oui finalement, l’année du diplôme est arrivée très vite. La rencontre avec Jean Claude (Neyton) professeur d’arts appliqués (et designer de son état) a été déterminante puisqu’il savait nous repousser au-delà de nos limites, toujours cette exigence extrême. Un projet n’est jamais terminé avec lui. Il est toujours perfectible. Les idées fusent, et les échanges avec vous les profs d’atelier et Jean Claude nous permettent, nous étudiants, d’apprécier, après coup, la richesse de votre façon d’appréhender le travail.

    PV : Et après le diplôme (Que tu as eu en obtenant la meilleure note et la meilleure appréciation possibles, mais là c’est moi qui le rajoute…) ?
    LA : Je suis admis en DSAA, puisque je veux plus que tout créer mes propres modèles, les fabriquer et les vendre. Mais afin de poursuivre mes études, je travaille à côté. Il me faut un statut officiel, je m’inscris à la maison des artistes afin de pouvoir facturer aux clients.

    PV : Comment arrive le prix Bettencourt « Pour l’Intelligence de la main » ?
    LA : Finalement ayant beaucoup de travail à l’extérieur, je décide de quitter Boulle pour ne me consacrer qu’à mon entreprise. C’est alors que Jean Claude Neyton me parle de la fondation Bettencourt Schueller et du Prix « Pour l’Intelligence de la main ». Je n’y suis pas très favorable pensant que ce n’était pas pour moi, Il m’encourage et insiste pour que je dépose mon dossier, ce que finalement je fais en mars 2007, mais vraiment sans y croire.

    PV : Quand et comment as-tu appris que tu étais l’heureux lauréat ?
    LA : Fin mai ou début Juin 2007. Un coup de téléphone du secrétaire général de la Fondation m’apprend que je suis le lauréat.

    PV : Et tes impressions immédiates en apprenant cela ?
    LA : Je suis quelqu’un de très calme et je n’explose pas de joie, mais je suis évidemment très heureux. Et puis immédiatement après, peut-être quelques minutes seulement, je prends conscience de l’honneur qui m’est fait et de ce que cela engage pour moi. Vais-je savoir maintenant faire face à l’exigence quotidienne de ce que cela entraine, aux responsabilités qui certainement en découleront, toutes ces questions que tout à chacun peut ressentir après un tel prix. Serai-je à la hauteur des espérances de ceux qui m’ont fait confiance ?

     PV : Qu’est-ce que ce prix t’a amené ?
     LA : En dehors de l’aspect purement financier et qui est loin d’être négligeable puisque doté de 50.000 euros, c’est toute l’infrastructure de la fondation qui épaule le lauréat. Son service communication et son attachée de presse est d’une efficacité incroyable. Les portes s’ouvrent, les contacts se développent et là pas question de rester statique. C’est une machine qui se met en route et le fait d’être Entrepreneur, permet d’y être réactif.

     PV : Justement ton entreprise t’accapare tout ton temps ?
     LA : Oui et non car l’organisation que j’ai mise en place dans mon entreprise me permet de pouvoir en conserver pour m’occuper de pas mal d’autres projets. Il est important de se garder un peu de temps bien à soi afin de trouver cette harmonie. Cela est indispensable pour garder suffisamment de recul et s’occuper de façon clairvoyante des différentes sollicitations en apportant sa participation active et positive dans ces autres actions.

     PV : Lesquelles par exemple ?
     LA : La première qui m’ait fait confiance dès mon année en DMA1 à Boulle: la fondation Vallet et ma rencontre avec Odon Vallet a été d’une force inouïe dans mon développement humain…Aujourd’hui je suis dans son comité de sélection. Et puis je pourrais citer ma participation aux Fonds de dotation de la Ville de Paris, à la Bourse Déclic Jeune de la Fondation de France, mon siège en tant qu’administrateur à l’INMA, à l’Association Slow Made, et la dernière qui me tient également à cœur la reprise avec d’autres anciens élèves de Génération Boulle.

     PV : Le travail arrive donc tout seul et suffit à développer ton entreprise ?
     LA : Ce serait aller vite. Non. Pas du tout. Tous les jours comme toutes les entreprises nous devons faire nos preuves et nous battre comme tout un chacun pour décrocher des contrats, signer des commandes, travailler sur des projets. Tous les jours je réserve au minimum une heure trente de mon temps à démarcher afin de développer mes réseaux professionnels, à élargir le cercle de mes connaissances, à provoquer des rendez vous chez des archis, dans des agences. Le relationnel fait partie intégrante obligatoire de tout bon développement d’entreprise. D’autres cercles existent également dans le domaine directement professionnel. Et là encore il faut travailler ce relationnel, c’est ce qui m’a permis d’intégrer par cooptation le BNI (Business Network International).

     PV : Mais alors ton Prix de 50.000 euros et si ce n’est pas indiscret à quoi t’a-t-il servi ? Qu’en as-tu fait ?
     LA : Non ce n’est pas indiscret du tout. Il faut juste savoir qu’en sortant de l’Ecole on ne sait pas gérer une entreprise. Il est indispensable de se faire seconder par un expert-comptable. Par exemple, avec lui nous avons analysé quels étaient mes besoins à court, moyen et long terme. Et dans mon cas particulier, cette somme m’a servi en très grande partie à cautionner un emprunt. Ce genre de montage financier se traite au cas par cas, et si mon comptable ne m’avait pas aidé à être clairvoyant, j’aurai maintenant certainement beaucoup plus de difficultés. Aujourd’hui, de cette somme je n’ai en fait enlevé que sept ou huit mille euros. Le reste existe toujours en fonds de roulement de trésorerie qui bien sûr a été fluctuant en fonction des commandes.

     PV : Quels sont aujourd’hui les projets essentiels que tu mènes ?
     LA : En ne lâchant rien de mes activités extra professionnelles et dont nous venons de parler, c’est vraiment de continuer à développer mon entreprise en me resserrant sur deux axes principaux et aujourd’hui en entrevoyant un troisième.
             Le premier : il est alimentaire, et ce n’est pas péjoratif. C’est-à-dire faire en sorte d’honorer les commandes que les clients me passent et auxquelles nous répondons avec le plus grand soin. Là, c’est la vie de l’atelier que je continuerai à développer. Nous sommes aujourd’hui quatre à l’atelier. Tous les salariés sont avant tout des hommes dans le sens d’humain. Comme toi, j’ai le plus grand respect de l’humain et lorsque la confiance est omniprésente et que tout le monde travaille au développement dans une certaine harmonie en respectant la personnalité de chacun, je ne vois pas comment je ne pourrai pas continuer ainsi.
              Le second : je travaille à la création et au design. C’est un travail plus conceptuel et qui m’intéresse de plus en plus. Beaucoup d’idées germent. Chacune est unique et il faut en peaufiner le dessin, étudier l’ergonomie, la décliner, la faire évoluer. Je m’y emploie mais je me donne encore quelques temps.
              Le troisième : sûrement un peu plus lointain serait de recréer du mobilier traditionnel en bois massif en lui créant des lignes très contemporaines. Là aussi quelques idées naissent, mais je ne peux en parler beaucoup plus aujourd’hui.

       PV : Si aujourd’hui tu devais parler de ta vie tu en dirais quoi ?
       LA : Je constate véritablement ce que devait être ma vie depuis que je suis adolescent. Des rencontres humaines fortes, ma passion d’apprendre tous les jours, le bonheur de créer, le plaisir de fabriquer, en un mot pouvoir m’épanouir pleinement dans tout ce qui fait la complexité de la vie. Je sais aujourd’hui que je désire plus que tout m’en donner les moyens en respectant de toute évidence toutes celles et tous ceux qui m’ont fait confiance.

       PV : Et tes relations avec la Fondation Bettencourt Schueller ?
       LA : J'ai le plaisir de voir assez souvent les membres de la Fondation. L'équipe de la Fondation est vraiment à notre écoute. Ils suivent en effet avec attention le parcours de tous les lauréats. Il existe un véritable accompagnement.

       PV : Le mot de la fin en tout cas pour aujourd’hui ?
       LA : Merci ! Un grand merci à toutes celles et ceux qui m'ont aidés et soutenus dans mes projets. "Il y a bien une chose que je sais, c'est que je ne sais pas grand-chose". Mais j'espère à mon tour, participer humblement à faire avancer les métiers d'art et ainsi aider celles et ceux qui l'exercent. La route professionnelle et humaine que je souhaite emprunter est encore longue et c'est pourquoi, je vais redoubler d'effort et de travail pour y arriver.

       PV : le dernier mot sera celui de Madame Bettencourt repris dans un document publié par la Fondation Bettencourt Schueller:

       « Pourquoi choisir les métiers d’arts ? La création artisanale ? Mon père était l’ami de Jacques Emile Rulhmann. J’ai eu très tôt l’occasion d’admirer son travail et celui des merveilleux artisans qui l’entouraient. Je leur dois beaucoup car mon regard s’est formé au contact de leurs œuvres. La perfection des lignes, l’harmonie des couleurs, la noblesse des matières, c’est là que j’ai appris à les voir. Mais au-delà des beaux projets, je vois l’effort, l’habileté, le talent… Je mesure la merveilleuse et rare conjonction de l’inspiration de l’artiste et du savoir-faire de l’artisan. L’artisan est adossé à un savoir-faire ancestral. L’artiste s’inspire des courants esthétiques de son époque en cherchant à les dépasser. Réunir les deux est précieux et émouvant. Voilà ce que je crois.

site web :  www.intelligencedelamain.com
mail ;  culture@fondationbs.org

* Henri Desgrippes, ancien élève de l’Ecole Boulle, restaurateur de mobilier dans la maison Levy, à la SEROD (Société d’Expertise et de Restauration d’Œuvres d’Art), a été nommé premier maître d’art en France par le Ministère de la Culture. Il a formé de nombreux restaurateurs de mobilier et a largement contribué à l’officialisation et à la reconnaissance de ce métier.

*Joël Langlais et Christian Divaret tous les deux anciens élèves de l’Ecole Boulle, ont repris la SEROD et la font perdurer depuis plus de trente ans.

* Edith (Bricogne), Francyne (Chadeville) professeurs d’arts appliqués à l’Ecole Boulle durant plusieurs années et plus particulièrement cette année 2003 / 2004

* Jean Claude (Neyton) ancien élève de l’Ecole Boulle, professeur d’arts appliqués durant de nombreuses années à Boulle et designer * Bruno (Gaudineau) Ancien élève de l’Ecole Boulle ; Pierre (Boirat) et Patrick (Vastel) ancien élève de l’Ecole Boulle, tous trois professeurs d’ébénisterie à l’Ecole Boulle enseignent, forment et accompagnent depuis plus de vingt ans les élèves et étudiants d’ébénisterie.